Et si c'étaient les réseaux sociaux qui "protégeaient la démocratie" ?
Alors qu'ils sont l'objet d'attaques verbales virulentes et d'une charge régulatrice coordonnée, nous n'avons jamais autant eu besoin des réseaux sociaux et de leur "malinformation" qu'aujourd'hui.
Une version de cet article a paru dans l’excellent magazine en ligne Antithèse - Bon pour la tête.
Les réseaux sociaux, cet « état défaillant » qu’il faut « mettre au pas »
Jean-Noël Barrot, ministre français, ne mâche pas ses mots dans une récente interview : il appelle à une « mise au pas » des réseaux sociaux qui « perturbent le débat public ». Il n’est pas le seul. Les réseaux sociaux, et en particulier X, l’ex-Twitter racheté par Elon Musk, sont sous le feu des critiques de plusieurs chefs de gouvernement européens. Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez déclarait ainsi récemment que les réseaux sociaux étaient devenus « un état défaillant », un lieu « où les lois sont ignorées et la désinformation vaut plus que la vérité ». Emmanuel Macron se montre tout aussi critique. Selon le président français, on a « totalement tort d’aller s’informer là-dessus », et il est urgent de « reprendre le contrôle de notre vie démocratique en régulant ». Ainsi que le tweete un ministère français, sans en saisir la tonalité un chouïa orwellienne : « réguler les plateformes, c’est protéger l’information ».
Et cette régulation est en marche. À l’échelle européenne, le DSA (Digital Services Act) donne déjà un pouvoir considérable à l’UE pour contraindre les réseaux sociaux à retirer ou limiter la diffusion de certains contenus. Plus ambitieux, le projet Chat Control prévoyait purement et simplement l’accès à tous les messages privés, y compris sur des messageries chiffrées. Il a soulevé un tel tollé que sa version la plus extrême a été retirée, mais il continue de faire l’objet de discussions.
Cette « régulation protectrice » ne se limite pas à bloquer certains contenus, ni même à accéder aux messages privés. L’anonymat, une caractéristique centrale des échanges sur internet depuis que le World Wide Web existe, est aujourd’hui ouvertement remis en cause. Friedrich Merz, le chancelier allemand, déclare qu’il veut « voir les vrais noms sur internet » et « savoir qui parle ».
De nouvelles lois proposées dans plusieurs pays européens, dont l’Espagne et la France, pourraient bien donner satisfaction à M. Merz. Sous couvert de limiter l’accès des plus jeunes aux réseaux sociaux, elles impliquent aussi l’association systématique de chaque identité anonyme virtuelle à l’identité civile de son propriétaire. L’anonymat, la confidentialité et la liberté d’expression, trois des piliers qui ont fait des réseaux sociaux un vivier d’idées diversifiées, à l’abri de la censure et de la pression des normes sociales, se voient directement menacés.
Les médias traditionnels, ce « rempart contre la désinformation » dont « notre démocratie a besoin »
Tandis que les réseaux sociaux sont visés par ces attaques verbales et cette fièvre régulatrice, les médias traditionnels, eux, ne sont pas seulement épargnés. Ils sont bruyamment célébrés par le monde politique. Jean-Noël Barrot, quelques secondes après avoir appelé à la mise au pas des réseaux sociaux, fait l’éloge « d’une presse pluraliste, indépendante et libre » sur laquelle repose « un débat public intègre et vibrant ». Ce discours simpliste et manichéen est aussi présent en Suisse, à l’heure où le peuple s’apprête à se prononcer sur une initiative populaire visant à réduire les subventions accordées aux médias nationaux de service public.
Isabelle Chappuis, conseillère nationale vaudoise, déclare par exemple sur le compte Instagram des opposants à l’initiative que « la SSR/RTS est notre rempart contre les fake news et la désinformation » et que par conséquent « notre démocratie a besoin de médias de service public robustes et bien financés ».
En complément de ce discours faisant l’éloge des médias traditionnels, on perçoit en Suisse la même virulence que dans les pays voisins contre les réseaux sociaux. Une autre conseillère nationale, la zurichoise Meret Schneider, ne mâche ainsi pas ses mots à leur sujet : « Des plateformes comme X, Facebook ou TikTok représentent un danger pour la démocratie et (…) doivent pouvoir être bloquées. »
La situation a le mérite d’être claire, à défaut d’être nuancée : nous aurions, d’un côté, des médias qui informent et protègent la démocratie ; de l’autre, des réseaux sociaux qui désinforment et menacent la démocratie. Mais est-ce vraiment si simple ?
Des médias traditionnels loin d’être infaillibles
J’avais mis en évidence, dans un article précédent, la très grande difficulté de la RTS, le principal média de service public francophone en Suisse, à détecter et corriger une erreur factuelle. En l’occurrence, l’erreur était monumentale : la surmortalité en Suisse en 2020, que la RTS avait présentée comme étant la pire depuis 100 ans, était en réalité… la pire depuis cinq ans. Lorsqu’une publication académique avait, trois mois plus tard, rétabli les faits, la RTS s’était limitée à rapporter l’information telle quelle, ajoutant seulement que « certains médias » avaient affirmé à tort que cette mortalité était inédite depuis 100 ans, se gardant bien de préciser que « certains médias », c’était… la RTS elle-même !
Une telle incapacité à corriger une erreur factuelle est difficile à imaginer sur X. Lorsqu’une information inexacte est publiée sur X, les utilisateurs peuvent laisser un commentaire qui informera les autres utilisateurs. Ils peuvent aussi faire appel à l’assistant IA du réseau, Grok, pour qu’il vérifie publiquement les faits. Ils peuvent finalement écrire, ou réclamer l’écriture d’une note communautaire, le principal outil de vérification de l’information sur X. En cas de validation, elle apparaîtra sous la publication mise en cause, ainsi que sous toutes celles qui porteraient sur le même sujet.
L’efficacité de la lutte contre les fausses informations sur X n’est pas parfaite, notamment sur des sujets très polarisants, mais elle est reconnue par plusieurs publications académiques. On est loin de la vision caricaturale de « zone de non-droit informationnelle » véhiculée par le monde politique. Par contraste, le lecteur qui veut corriger une fausse information sur le site de la RTS est bien emprunté : aucun recours à l’arbitrage d’une IA possible, évidemment, mais pas non plus de possibilité de réclamer une vérification extérieure similaire aux Community Notes, pour ne même pas parler de l’écriture d’un commentaire critique. Le mieux que le lecteur puisse faire, c’est de remplir un formulaire ou d’écrire un mail, sans aucune garantie d’un résultat concret.
Faute d’alternative, les lecteurs désireux de signaler des erreurs sur ce média de service public se tournent donc souvent, ô ironie, vers les réseaux sociaux pour le faire. La fausse information de la RTS sur la surmortalité en 2020 était ainsi signalée sur X, qui s’appelait encore Twitter à l’époque, dès le lendemain de la parution de l’article, soit… trois mois avant l’admission, par la RTS, de l’existence de l’erreur commise par « certains médias ».
L’atout des réseaux sociaux : la diversité des informations
Le problème sur X n’est donc pas le manque de mécanismes de correction des fausses informations, mais plutôt l’absence de filtre éditorial à la source. Cette absence de filtre, combinée à des algorithmes qui favorisent l’engagement viral, permet effectivement aux fausses informations de se propager facilement, en tout cas initialement, avant qu’elles ne puissent être corrigées par l’un des mécanismes décrits plus haut. Un média traditionnel comme la RTS sera certes moins efficace pour corriger rapidement une fausse information, mais il en produira également beaucoup moins.
C’est aussi cette absence de filtre qui permet la diversité remarquable de sources d’informations et de points de vue disponibles sur X. Ce n’est en effet pas la présence de fausses informations, mais bien celle d’informations différentes de celles que l’on trouve dans les médias traditionnels qui fait le succès de ce réseau. Et les informations les plus recherchées sont souvent celles qui viennent s’opposer à des récits médiatiques perçus comme étant excessivement rigides et d’une unanimité suspecte, ceux qui se figent dans ce que le sociologue Laurent Mucchielli avait qualifié, dans le contexte de la crise du Covid-19, de « Doxa ».
La crise du Covid-19, justement, a montré que « lutter contre la désinformation » revient inévitablement à taire certains récits (ceux que l’on jugeait alors « trop complotistes ») au bénéfice d’autres récits qui restent admis. Elle a aussi montré que cette lutte avait conduit à censurer, à tort, des informations légitimes, notamment sur l’efficacité et la sécurité des vaccins ou une possible origine artificielle du virus, ce que Mark Zuckerberg avait reconnu et regretté dans le cas de Facebook.
L’erreur de type 2 et la malinformation
Et c’est sans doute le cœur du problème. Le discours politique ciblant X et les autres réseaux sociaux n’évoque de façon obsessionnelle qu’un seul risque, celui de la désinformation, autrement dit la fabrication de fausses croyances. Il néglige complètement un autre risque, qu’un article académique récent, savoureusement intitulé « Voir des complotistes partout, un paradoxe conspirationniste » vient révéler. Et si, à force de vouloir à tout prix lutter contre l’erreur de type 1 (croire qu’une information est vraie, alors qu’elle est fausse), on prenait le risque de multiplier les erreurs de type 2 (ne pas croire en une information qu’on juge fausse à tort, alors qu’elle est vraie) ?
L’auteur, Nicolas Vermeulen, regrette que le monde académique, tout comme les mondes politique et médiatique, semble complètement obsédé par l’erreur de type 1, au point d’en négliger l’étude de l’erreur de type 2. Pour prendre une métaphore jardinière, tout occupé à s’alarmer de la présence des mauvaises herbes, ces apprentis-jardiniers oublient que l’herbicide peut également détruire des plantes indispensables à l’écologie du jardin, voire de précieuses plantes médicinales.
Et si, en désirant la sécurité, on fabriquait de l’ignorance ?
Parmi les mauvaises herbes informationnelles qui sont ciblées, on peut penser à cette catégorie que l’on nomme malinformation : des informations parfaitement vraies, mais dont on estime qu’elles sont utilisées de manière sélective afin de créer une fausse impression. Si on interroge une IA, elle proposera, parmi d’autres exemples de malinformation, l’affaire du portable de Hunter Biden ou l’incapacité du vaccin contre le Covid-19 de bloquer la transmission, qui, bien avant qu’elle ne soit reconnue par les médias traditionnels, était pourtant une réalité scientifique indiscutable.
J’ignore si ces informations ont vraiment été « utilisées de manière sélective afin de créer une fausse impression ». Je suis certain, en revanche, qu’elles étaient vraies, mais contraires aux intérêts de multinationales ou d’autorités politiques au moment de leur publication. Serait-il imaginable que, plus que les fausses informations, ce soit ce type de « malinformation » qui motive certains des efforts de régulation actuels ?
L’implication des États-Unis dans le sabotage de Nord Stream 2, une malinformation ?
Prenons un exemple. J’ai rarement été autant choqué par l’écart entre les réseaux sociaux, X en tête, et les médias traditionnels que dans le contexte de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, particulièrement au moment du sabotage du gazoduc Nord Stream 2, survenu en septembre 2022. De nombreux médias francophones avaient alors immédiatement rapporté les accusations de Kiev, qui dénonçait une « attaque russe planifiée ». Le Monde rapportait ainsi que « de nombreux experts s’interrogent sur une possible implication de la Russie ». Les Échos s’interrogeait aussi : « Vladimir Poutine a-t-il trouvé une nouvelle façon de brandir l’arme gazière en direction des Européens ? » ? Les médias audiovisuels se montraient également suspicieux envers la Russie, ainsi qu’en témoignait une analyse du journaliste Anthony Bellanger sur la chaîne La 5, très partagée sur les réseaux sociaux : « Mais oui, c’est la Russie », y affirmait-il avec une complète conviction. Sa théorie, originale : la Russie aurait détruit son propre gazoduc pour distraire la presse européenne et montrer qu’elle pouvait aussi détruire d’autres gazoducs que le sien…
Un tout autre son de cloche se faisait entendre sur X. De nombreux utilisateurs y avaient immédiatement soupçonné les États-Unis d’être impliqués, parfois avec un enthousiasme approbateur, comme dans le cas du parlementaire polonais atlantiste Radoslaw Sikorski. Ce dernier avait partagé une photo montrant la fuite de gaz à la surface de l’eau avec la mention « Merci, les États-Unis » (il l’effacera peu de temps après). En moins de deux semaines, la cause semblait presque entendue au sein de la twittosphère. Les États-Unis étaient probablement impliqués dans ce sabotage, et ceci en raison d’une accumulation de faits dont le journaliste indépendant Ben Norton ferait une impeccable compilation deux semaines après l’événement.
Quels étaient ces faits ?
Joe Biden, alors président américain, avait promis, avant le début de l’invasion : si la Russie envahit l’Ukraine, « il n’y aura plus de Nord Stream 2, nous y mettrons un terme ». Victoria Nuland, sa sous-secrétaire aux affaires politiques, avait déclaré un mois plus tôt : « D’une manière ou d’une autre, Nord Stream 2 n’avancera pas ». En 2020, Mike Pompeo, alors Secrétaire d’État, avait déclaré au Sénat américain : « Nous pensons que Nord Stream 2 est dangereux, et nous faisons notre possible pour que ce gazoduc ne menace pas l’Europe. » Donald Trump, lors de sa première présidence, en 2019, était allé jusqu’à signer une loi visant spécifiquement à empêcher la conduite des travaux de construction en sanctionnant les entreprises partenaires.
À ces précédents, il fallait encore ajouter les suites de l’événement. Immédiatement après le sabotage, Anthony Blinken, le Secrétaire d’État de l’administration Biden, qualifiait l’événement de « formidable opportunité ». À juste titre, puisque les États-Unis devinrent par la suite le premier fournisseur de GNL à l’Europe.
Comment la malinformation devient l’information, mode d’emploi
La twittosphère se voulait logique : les États-Unis ne voulaient pas de ce gazoduc, ils avaient d’abord tenté de bloquer sa construction, puis menacé de le détruire, et ils étaient l’un des principaux bénéficiaires de cette destruction. En revanche, la Russie avait financé sa construction, tirait bénéfice de son existence, et pouvait simplement fermer le robinet plutôt que de le saboter si nécessaire. N’était-il pas rationnel de mettre en cause les États-Unis, plutôt que la Russie ? Pas selon la majorité des médias traditionnels. Ces faits furent le plus souvent ignorés. Dans un premier temps, en tout cas.
Par la suite, petit à petit, au fil des mois et des années, le récit se transforma, selon une modalité qui rappelait irrésistiblement la baisse, par paliers, de l’efficacité vaccinale telle que rapportée par les médias durant la crise du Covid. Peut-être, après tout, n’était-ce pas forcément la Russie ?
En février 2023, un vétéran du journalisme d’investigation, Seymour Hersh, accuse, dans un article très fouillé publié sur son blog, les États-Unis. Il n’est pas vraiment pris au sérieux. En mars 2023, le New York Times parle d’un « groupe pro-ukrainien indépendant », qui aurait agi « sans aucune preuve d’une implication du gouvernement ukrainien ». On respire.
Pas longtemps. En août 2024, le Wall Street Journal lâche une bombe : ce serait « une opération ukrainienne », « financée par des oligarques », et Zelensky, qui avait d’abord dit oui, aurait ensuite voulu annuler, mais « trop tard ». Dernière étape en date, en février 2026, Der Spiegel nous explique que la CIA avait discuté des détails techniques, donné l’impression d’un possible soutien, puis tenté de s’opposer au projet, mais… « trop tard » également. Nous sommes donc passés de « c’est la Russie » à « c’est l’Ukraine, assistée par la CIA américaine ». Il aura fallu plus de 3 ans aux médias traditionnels pour que leur version finisse par ressembler étonnamment aux hypothèses formulées initialement sur les réseaux sociaux.
Nos démocraties ont un besoin vital des réseaux sociaux
Dans le contexte de la crise du Covid-19 comme dans celui de la guerre en Ukraine, les réseaux sociaux, X en tête, ont joué un rôle indispensable pour proposer des alternatives à un récit dominant consensuel qui a fini par se révéler, dans les deux cas, beaucoup plus fragile qu’on ne le pensait. Il existe en fait une complémentarité évidente entre des médias traditionnels qui sont meilleurs pour éviter les erreurs de type 1 et des réseaux sociaux qui, eux, diminuent le risque des erreurs de type 2.
Les politiques n’ont pas tort d’évoquer les discours haineux ou les fausses informations, puisque celles-ci existent. Ils oublient seulement de mentionner que les réseaux sociaux ne jouent pas que le rôle du fou du village, débitant des insanités à demi-nu sur la grande place, ou celui de l’extrémiste hurlant des slogans révolutionnaires violents. Ils sont aussi l’enfant dans l’histoire du roi nu, seul capable d’affirmer une vérité socialement ou politiquement inconfortable pour ceux qui se pensent les seuls adultes responsables du village.
Et cette malinformation, « malheureusement vraie », est manifestement celle qui dérange le plus le monde politique. Comment expliquer, sinon, la violence institutionnelle qui s’est déchaînée contre le professeur Martin Kulldorff pendant la crise du Covid-19, au point d’entraîner son renvoi de Harvard ? Ou la persécution que subit actuellement Jacques Baud, après avoir été sanctionné par l’Union Européenne ?
Impossible de ne pas penser, pour terminer, à Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU, qui dénonce depuis des années la réalité du génocide à Gaza, une autre « malinformation » dérangeante. Déjà soumise à des sanctions par l’administration Trump, elle s’est vue récemment violemment attaquée par de nombreux politiques européens pour des propos qu’elle n’avait jamais tenus. Notamment par… Jean-Noël Barrot, celui qui appelle, donc, à une « mise au pas » des réseaux sociaux.
Comment l’ai-je appris ? Grâce à un montage vidéo efficace qui démontait complètement les accusations de M. Barrot.
Sur X.
Bien sûr.
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